Se mettre à la place de ma mémoire

 Se mettre à la place de sa mémoire 

Mon esprit se fait archéologue de ses propres ombres, glissant le long des galeries

de calcaire où dorment mes souvenirs. Je deviens le gardien de ce musée secret,

épousant la forme de chaque tiroir secret et de chaque étagère poussiéreuse. C’est

là que je ressens le vertige de ma mémoire : elle doit retenir le parfum des orages

passés et la couleur exacte de tes yeux, tout en triant le grain de l'or de la paille des

jours oubliés. Dans cette pénombre, je comprends enfin la lourdeur de son éternel

inventaire, elle qui tisse inlassablement le fil de soie reliant ce que je fus à ce que je

deviens.

Alors, je me glisse sous la voûte d'un observatoire intérieur, là où ma mémoire veille

comme une sentinelle face au vide. À sa place, je ressens le tumulte de cette mer

immense, obligée de bercer des îles de visages effacés et des récifs de vieilles

larmes. Je deviens le scribe silencieux qui grave les constellations de mon enfance

sur les parois du temps, tout en luttant contre la poussière des ans. C'est un métier

de funambule que de retenir le soleil d'un après-midi d'été sans laisser l'ombre du

présent l'étouffer. Dans ce sanctuaire intime, je porte le poids sacré d'un monde qui

n'existe plus que par la grâce d'un battement de cœur.

Avez-vous aimé ces quelques lignes un peu poétiques et métaphoriques ? C’est bien

tourné mais ce sont des mots qui ne s’adressent à personne ou à tout le monde. Un

texte impersonnel. Ce n’est pas mon style, ni mon plaisir.

Pour coller à l’actualité, j’ai demandé à l‘intelligence artificielle, de rédiger mon devoir

d’atelier d’écriture sur le sujet de la mémoire, au moins le début. Néanmoins j’aurais

préféré que cette intelligence existât du temps de ma scolarité.

L’I.A. se débrouille très bien pour enrubanner un texte sur demande, mais elle ne

possède ni ma mémoire, ni mon âme.

Voici mon devoir en intelligence réelle :


Celle qui me rappelle…

Omniprésente. Je gère en permanence son train de vie. Son train de vie auquel sont

attelés de multiples wagons de souvenirs. L’enfance, qui refait surface en lui, au

travers de photos jaunies par le temps qu’il ne voit pas, que je lui suggère dans ses

moments de mélancolie ou de joie selon les circonstances. Le wagon de son

adolescence où je le remets face à son inconstance, à ses frasques juvéniles qui lui

procurent très souvent un sourire de défi. J’aime quand il accepte ma présence dans

son métier d’homme volant qui lui permet d’offrir son rôle au petit bonhomme des

airs.

Je suis très importante dans sa vie. Je gère ses moindres gestes, ses rendez-vous

médicaux ou amicaux, les anniversaires de son entourage, les idées qui fusent de

son cerveau quand il compose un texte largement teinté d’autobiographie, ou plus

prosaïquement, quand il lace ses chaussures ou recherche ses clés ou ses lunettes.

Parfois, pour m’amuser, je lui fais un peu défaut. Cela l’irrite et m’amuse. Je reviens

bien vite pour me donner de l’importance. Malgré l’âge de ses artères, je lui rappelle

constamment que sa tête est squattée par un très jeune homme, constant et fidèle

J’ai des copines qui ont, à contrecœur, déserté leur nid. Leurs anciens détenteurs ne


se souviennent que très peu de celles-ci. L’une d’elles, appelée MCI se donne un

titre pompeux : Vieillissement normal et déclin cognitif léger. Comme s’il était noble

de quitter son hôte par intermittence. Une autre de mes connaissances a fait faux

bond sous l’impulsion du stress, de l’anxiété et de la dépression. Elle est partie sous

la pression des sédatifs, des antidépresseurs et des carences en vitamine B12. Mais

la plus sournoise de mes semblables, que je ne fréquente pas, pour l’instant du

moins, je l’ai affublée de plusieurs qualificatifs qui lui siéent à merveille. Ne lui

répétez pas, mais je l’appelle : L’insidieuse, la brouilleuse de temps ou l’étrangère

intime. Mais son vrai nom est Alzheimer.

Moi je suis contente de ce corps que j’habite depuis son premier jour, même si je

n’étais que peu active à ses débuts, ses quatre ou cinq premières années. Ensemble

nous formons un couple extraordinaire. Il écrit des histoires, il ne sait pas pourquoi,

mais il sait pour qui, et moi je l’accompagne dans ses récits en mettant des couleurs

et des odeurs dans ses textes, parce que je suis aussi olfactive. J’ai été très présente

quand il a perdu son Parisien du sud. Grâce à moi, il revit ses meilleurs moments

avec lui, qui perdurent et parsème de part et d’autre de son chemin de vie, des

petites fleurs étincelantes.

J’espère ne jamais le quitter. Il m’aime et je l’aime. Même si un jour la séparation

sera inéluctable, d’autres de mes congénères penseront à nous et nous ferons vivre,

car,

« Ne meurent que ceux que l’on oublie », affirme cet adage malgache. Et moi je suis

là pour lui rappeler que ceux qui sont partis pour là où on va après, ne sont jamais

totalement absents. C’est mon rôle, je suis sa mémoire vive !


(1.10.26)